Articles - 1989 - Page 4
- Dorothée : « Je suis la grande sœur de six millions d’enfants »
- Ces speakerines qui rêvent de jouer un autre rôle
- Dorothée : « La télé, c’est ma drogue »
- La fée du PAF s’explique
- Dorothée en liberté
- Comptes pour enfants – Le monopole Dorothée
- Coquins de sponsors !
- Dorothée : « Je ne déplais pas à tout le monde »
- Dossier – Ségolène Royal et Dorothée (4 articles)
Dorothée : « Je suis la grande sœur de six millions d’enfants »
Télé Loisirs – 7 août 1989
Fée pour les enfants, femme d'affaires pour sa chaîne, Dorothée est devenue un label de qualité en produisant mille deux cents heures de spectacle.
Un mètre soixante-deux pour quarante-quatre kilos, trente-six ans, une énergie farouche au service des enfants, vingt-deux heures d'antenne par semaine... et un nez spirituel qui a changé la face de la télévision depuis dix ans : c'est Dorothée, et son club très spécial (généralement de 7 h 40 à 8 h 20, puis de 16 h 20 à 18 h 15, sans compter les mercredis non-stop et les dimanches matin.)
Ce qu'il conviendrait mieux d'appeler « le miracle Dorothée ». Car la coqueluche de nos chères têtes blondes de trois à douze ans est aujourd'hui devenue l'amazone numéro un de Francis Bouygues, dont elle a rejoint l'écurie en 1987 après avoir filé le parfait amour avec A2. Francis Bouygues grâce auquel elle bouscule tous les records d’audience : six millions de jeunes téléspectateurs par jour, de quoi donner des palpitations aux autres chaînes ! Phénomène de société ou monopole ? Les deux sans doute car, outre sa double casquette d'animatrice et de chanteuse, Dorothée est aussi conseillère pour la jeunesse auprès de la direction de TF1.
Spectacles magiques pour les parents aussi
Dorothée, c'est un empire flirtant avec deux cent cinquante millions de francs de chiffre d'affaires annuel, et employant, par l'intermédiaire d'AB Productions chargée d'assurer la partie technique des émissions, près de cent personnes à plein temps ! Forte de ses douze millions de disques vendus depuis dix ans (son album, « La Machine avalée », sorti en juin, est déjà disque de platine !), Dorothée offre régulièrement à ses fans des spectacles magiques qui enchantent même les parents ! C'est ainsi que trois cent cinquante mille groupies l'applaudirent lors de son dernier show l'année passée (« Dorothée au Zénith ») et lors de la tournée triomphale qui a suivi (en France, Suisse, Belgique... au total cinquante villes). "Bref, la France en barboteuse et en soc- quettes se porte bien. Dorothée en est l'égérie, elle veille au grain, répondant à cinq mille lettres d'admirateurs par jour ! Du moins par l'intermédiaire de son service courrier qui occupe à lui seul tout un étage de son QG (six mille mètres carrés de bureaux et de studios à La Plaine-Saint-Denis). Fatiguée, elle ? Jamais ! « Je suis née un 14 juillet, sous le signe de la fête ! », répond-elle en guise de boutade. L'irrésistible ascension de Frédérique Hoshédé (son vrai nom) au pays des merveilles télévisuelles ressemble à un conte de fées des temps modernes avec bonnes fées, sorcières et happy end ! Il était une fois une petite fille sage et rêveuse qui vivait en banlieue parisienne, non loin du parc de Sceaux, dans une jolie maison 1930.
La bonne fée apparaît en 1973
A l'école Notre-Dame, une institution religieuse, Frédérique est bonne élève mais rechigne au port de l'uniforme qui l'a « dégoutée à tout jamais du bleu marine ». Papa est plutôt sévère (« Je n'ai pas eu la permission de sortir le soir avant mes dix-huit ans ») mais maman bonheur pardonne tout. Piano, danse, chant (elle fait partie de la chorale de l'école), Frédérique grandit au milieu des rires de cette famille bourgeoise et aimante. « A la maison, on ne m'appelait jamais par mon vrai prénom. Pour papa, j'étais Marguerite ou Paulette, et pour maman, Prospérine. Moi, j'ai opté pour Dorothée parce que je trouvais ça drôle et malicieux. La bonne fée qui va changer le cours du destin de notre héroïne apparaît en 1973, et s'appelle Jacqueline Joubert. A l'époque, l'ancienne speakerine est chargée de créer le service jeunesse de l'ORTF. Cette année-là aussi, elle fait partie du jury d'un concours de théâtre amateur organisé par Marcelle Tassencourt, la directrice du théâtre Montpensier de Versailles. Impressionnée par la spontanéité et le rayonnement de la jeune fille, qui vient d'obtenir le prix d'interprétation pour son rôle dans « Un caprice » de Musset, Jacqueline Joubert lui propose d'animer les premiers Mercredi de la jeunesse. Quatre heures d'émissions hebdomadaires : « Un sacré coup de chance, explique Dorothée. J'ai conscience que ça ne pourrait plus exister aujourd'hui. Entre ma licence d'anglais, puis la classique voie du professorat, et le mirage de la télévision, mon cœur n'a pas balancé longtemps ! » Patatras ! deux ans après ses débuts modestes, c'est l'éclatement de l'ORTF. Christophe Izard, qui prend la direction des émissions pour la jeunesse sur TF1, consent à emmener Dorothée dans ses valises pour animer « Les Visiteurs du mercredi » ... et la remercie en ces termes dès la fin de la saison : « Vous n'êtes pas faite pour animer des émissions pour enfants. Changez de métier. »
Speakerine sur A2, puis animatrice
Oh ! le vilain sorcier ! « Je suis allée voir les gens qui m'avaient promis de m'aider. Résultat : néant. Vaches maigres. Dorothée devient tour à tour animatrice de supermarchés, distributrice de prospectus, secrétaire dans une robinetterie !... Ils ont mis longtemps à s'en remettre », commente-t-elle sobrement. Heureusement la roue de la fortune tourne en 1977, année où elle est recrutée comme speakerine sur Antenne 2 avant de devenir animatrice de « Récré A2 », en 1978, « Ouf », se dit notre blonde héroïne qui ne sait pas encore qu'elle est en route pour la gloire... Tout de suite, les enfants craquent pour cette frimousse au nez pointu et au regard de furet qu'on dirait sortie des images de « Ma sorcière bien-aimée ». Pas le genre bêtifiant, style « Bonne nuit les petits » de nos vertes années. Non, une vraie petite bonne femme en chair et en os qui a du « pep », la pêche... et qui s'éclate, comme disent les branchés. Au même moment, devant son petit écran, un téléspectateur « s'offre lui aussi le déclic Dorothée ». C'est Jean-Luc Azoulay, le manager de Sylvie Vartan, qui est depuis peu le propriétaire d'une maison de disques : AB Productions. En homme d'affaires avisé et en vrai découvreur de talents, il sent que la petite blonde à la queue de cheval a l'étoffe d'une star. De la chanson, du moins. Car en cette mélancolique fin des « seventies », la seule poupée qui occupe le créneau des moufflets, c'est Chantal Goya. Il y a forcément de la place pour une deuxième ! Coups de fil, rencontres, palabres et, après un an de tergiversations, un premier disque : « Dorothée au pays des chansons » (tube), suivi de « Rox et Rouky » (retube), puis de « Hou ! la menteuse » (supertube). Le tiroir-caisse fait gling-gling, Dorothée devient l'animatrice préférée des enfants, maman Joubert jubile (après tout, c'est elle qui l'a portée sur les fonts baptismaux), tandis que la critique, unanime, salue - Récré A2 ». Entre-temps, Dorothée tourne deux films : L'Amour en fuite », sous la direction de François Truffaut, et « Pile ou Face », sous celle de Robert Enrico. Pendant dix ans, la cote de Dorothée ne va pas cesser de grimper. Elle est devenue un label de qualité à elle toute seule. Jeux, livres, gadgets suivent... Ce n'est pas une animatrice qu'A2 emploie, c'est une vraie fée qui transforme une citrouille en carrosse. Au point que, le 24 décembre 1983, A2 lui confie une superproduction télévisée, « Dorothée : le show », qui représentera A2 au Festival international de télévision de Montreux en 1984.
Tous les matins, 51,4 % d'audience
L'aventure Dorothée se confond désormais avec la consécration d'une chaîne de télévision, qui bat chaque matin tous les records d’audience : 51,4 % de parts de marché ! Vous connaissez la suite. En 1987, c'est la privatisation de TF1, et Francis Bouygues fait à Dorothée « une proposition qui ne se refuse pas ». Première au hit-parade et dans les sondages, elle part, avec armes et bagages, sur la Une. Les enfants trépignent (et la suivent), Jacqueline Joubert s'indigne (« Elle a vendu son âme aux gangsters ! »), Dorothée est sereine : « J'ai longtemps travaillé sans vrais moyens. TF1 m'a offert une politique de création ambitieuse, et je dispose de responsabilités plus grandes. »
Ses complices sont ses amis.
C'est que monsieur Bouygues a mis le paquet ! Un salaire de quarante mille francs mensuels certes, mais carte blanche surtout. Autant dire une aubaine pour AB Productions, qui, en s'engageant à assurer la logistique - soit mille deux cents heures clés en main, pour cent vingt mille francs l'heure environ -, voit doubler chaque année son chiffre d’affaires !
« Moi, j'assure l'artistique », commente Dorothée modestement. C'est-à-dire le direct ou sa fameuse émission « Pas de pitié pour les croissants ». Avec ses complices Corbier le Poète, Jacky le Râleur, Ariane la Dynamique et Jack Simpson Jones le Sportif, et ex-speakerin, qui lui servent de faire-valoir, elle est la figure de proue d'un univers qui associe chansons, jeux, séquences d'humour et images télévisées.
« On raconte à l'antenne tout ce qui se passe dans notre vie de fous les jours. Ainsi a-t-on tenu les enfants au courant de l'appendicite d'Ariane l'année dernière. Elle nous appelait de l'hôpital. Aujourd'hui, elle est enceinte, ils le savent. Pour eux, nous existons vraiment ! »
Première série franco-japonaise
Ainsi parle la fée. Ce qui n'empêche pas Dorothée bis, la femme d'affaires, de sillonner le monde afin de choisir et d'acheter les trois mille heures des meilleurs dessins animés qu'elle engrange chaque année dans son Caddy. La production, c'est sa force. Au point que feu la CNCL a fini par s'inquiéter de cette production à 90% étrangère « Qu'on me fournisse des dessins animés français et je les passe tout de suite, se défend-elle. La France et l'Europe ont vingt ans de retard dans ce domaine. On a sous- estimé le public jeune, un public- à part entière et non pas un os à ronger ! Autant dire qu'on a arrêté toute création... Je suis d'ailleurs en pourparlers avec le Japon afin de coproduire une première série d'animation franco-japonaise. Pourquoi le Japon ? Parce que je trouve la mentalité de ses habitants assez proche de la nôtre. Là-bas, aucun dessin animé ne se fait sans une équipe de psychologues chargés de le superviser. Toute violence à l'écran est sérieusement analysée, dosée. Une récente étude réalisée chez nos amis nippons montre qu'il y a moins de délinquance à Tokyo qu'à New York. Elle montre aussi qu'aux Etats-Unis, où les ligues de parents sont très puissantes et où les dessins animés sont aseptisés, les enfants ne sont pas préparés à affronter la vie réelle. C'est-à-dire la violence au quotidien, dont les rapports de compétition sont un épiphénomène. D'où, la délinquance. » CQFD.
A quoi rêve Dorothée quand elle ne travaille pas ? A des vacances, bien sûr ! Qu'elle passe cet été à Nice et dans l'arrière-pays niçois... pour animer en direct le « Club Dorothée vacances ». (Trois rendez-vous quotidiens, sept jours sur sept.) Puis, elle rentrera à Paris pour préparer son prochain spectacle qui aura lieu à Bercy du 6 au 21 janvier 1990. Dorothée n'a peut-être pas de pitié pour les croissants, mais les enfants n'ont pas de pitié pour Dorothée !
Caroline Babert
Ces speakerines qui rêvent de jouer un autre rôle

Dernière heure de Bruxelles – 7 novembre 1989
On dit que le métier de journaliste mène à tout, à condition d'en sortir. En va-t-il de mème pour la profession de speakerine ? On pourrait le croire à en juger par les tentatives des unes et des autres de s'orienter vers d'autres disciplines. Mais en fait ce n'est pas aussi simple que ça " C'est une erreur de croire qu'être présentatrice puisse servir de tremplin à une carrière artistique, déclare Denise Fabre. Tout ce que l'on peut espérer, c'est d'évoluer à l'intérieur de la télévision. Rien de plus."
L'avis est péremptoire, mais Denise Fabre sait de quoi elle parle. Au début des années septante, elle s'était laissé tenter par la comédie en interprétant une série : Allo taxi ! Cette démarche accomplie à l'intérieur du monde audiovisuel n'a débouché sur rien et Denise Fabre est retournée à sa fonction initiale. Sans s'en formaliser apparemment : "C'est la puissance de la télévision qui fait de nous ce que nous sommes, note-t-elle. Hors de l'univers du petit écran, nous ne représentons rien."
Certaines chaines, en outre n'encouragent pas les speakerines à sortir de leur rôle. C'est surtout le cas de TF 1 dont la direction envisage même d'interdire à ses présentatrices d'animer d'autres émissions, comme le font actuellement Evelyne Leclerc et Fabienne Egal avec Tournez manège.
Ce qui arrange d'autant moins certaines speakerines que leur existence serait, dit-on, menacée. TF 1 utilise, en effet, de plus en plus les bandes-annonces, jugées plus percutantes, plus accrocheuses que les speakerines, que d'aucuns trouvent un brin démodées.
En attendant des jours meilleurs
Par ailleurs, plusieurs speakerines sont venues au métier par hasard et souvent en attendant des jours meilleurs. C'est notamment le cas de Carole Serrat. "Mon apparition sur le petit écran s'est décidée tout à fait fortuitement, indique-t-elle. Je m'étais présentée à TF 1 pour interpréter un téléfilm. Je n'ai pas été retenue, mais on m'a dit que je conviendrais sans doute comme speakerine. J'ai accepté " Ce qui n'empêche pas Carole Serrat de se considérer toujours comme une comédienne en puissance. Elle a, du reste, tourné dans un film d'Arrabal. Le cimetière des voitures, et espère bien ne pas en rester là. Par ailleurs, passionnée de musique, elle prépare également un album, avec la complicité de son mari.
Même aventure pour Nadia Samir, comédienne depuis l'âge de dix-sept ans et qui a fait plusieurs apparitions au cinéma dans de petits rôles : "En attendant que la chance survienne, dit-elle, mon agent m'a conseillé de postuler une place comme speakerine. Je l'ai écouté et voilà."
Pour ces comédiennes de vocation, le métier de présentatrice est donc surtout une façon de prendre patience. D'autant plus que devenir une star en présentant les programmes est aujourd'hui exclu. C'était possible aux origines de la télévision, lorsque les Catherine Langeais, Jacqueline Caurat, Anne-Marie Peysson et autres Jacqueline Caurat n'avaient qu'à paraître pour faire la une des magazines et recevoir chaque mois des milliers de lettres. Aujourd'hui, le téléspectateur a d'autres idoles : les animateurs et les journalistes en particulier.
De toute façon, même pour une Jacqueline Huet, pourtant très populaire dans les années soixante, le destin fut cruel. Jacqueline Huet venait du cinéma. Elle était persuadée que son rôle de speakerine lui vaudrait un jour de devenir une vedette du grand écran. Jamais elle ne parvint à réaliser son rêve. On connaît la suite en octobre 1986, éloignée à la fois du cinéma et de la télévision, Jacqueline Huet fit un ultime arrêt sur image en se suicidant dans sa baignoire. Difficile, donc, pour les speakerines de quitter la télévision, même s'il s'ouvre chaque soir sur un vaste public. Pari délicat, pour toutes ces belles, de se frayer un chemin personnel dans un autre domaine de l'audiovisuel. Même si quelques exemples prouvent que ce n'est pas tout à fait impossible. Danielle Askain, Catherine Ceylac et lacqueline Alexandre sont devenues journalistes, respectivement sur Canal Plus, Antenne 2 et FR 3. Même chose pour Frédérique Ries sur RTL et pour notre Françoise Van de Moortel nationale.
Le plus bel exemple de réussite d'une ex-speakerine, cela dit, est évidemment fourni par Dorothée. Un beau jour, après onze années de collaboration, Dorothée claqua la porte d'Antenne 2. Elle tourna deux films : L'amour en fuite, de François Truffaut, et Pile ou face, de Robert Enrico. Sa carrière au grand écran s'arrêta là. Mais la petite Dorothée avait d'autres cordes à son arc. Lors du grand chambardement de l'audiovisuel, elle choisit de tout prendre en main et devint la dépositaire d'une nouvelle marque d'images. Les sceptiques en furent pour leurs frais. Car Dorothée, aujourd'hui, pèse lourd. Devenue la reine des émissions enfantines, la jeune femme possède ses propres studios à la Plaine Saint-Denis deux plateaux, des loges, des bureaux, une cantine y accueillent les nonante personnes employées full time par la société A.B. que dirige l'animatrice préférée des bambins. On s'y occupe évidemment de la promotion des disques de Dorothée, devenue au passage spécialiste du tube avec dix millions d'albums vendus, mais aussi et surtout - des vingt heures d'émissions mensuelles cédées à TF 1 au prix de 120.000 francs français les soixante minutes.
La speakerine que l'on jugeait nunuche s'est transformée en une redoutable femme d'affaires. Belle revanche pour celle à qui un responsable d'Antenne 2 avait déclaré un jour : "Mademoiselle, ne sortez pas de votre rôle de speakerine, vous n'êtes pas faite pour animer des émissions pour enfants".
Tout de même, on a l'impression que Dorothée est un peu l'arbre qui cache la forêt. Car plus nombreuses sont les speakerines qui ont eu leur émission avant de la perdre et de rentrer dans l’ombre : Evelyne Dhéliat, Martine Chardon, Carole Varenne, Claire Avril et. bien sûr, Anouchka Comme quoi, il y a là une image assez difficile à gérer.
Bernard C. Tallier
Dorothée : « La télé, c’est ma drogue »

France-Soir – 9 novembre 1989
Elle bosse, elle bosse. Et la vie dans tout cela ?
Par définition, Dorothée est une femme pressée. Vingt heures d'antenne par semaine, ça use les nerfs. Surtout quand on s'adresse aux « 2-15 ans ». Frêle comme une allumette et forte comme un roc, la responsable de l'Unité jeunesse de TF1 ne se pose pas de questions. Elle bosse. Un point c'est tout. L'animatrice vedette se définit telle une « cheftaine » au sein d'une vraie famille. Pas de signe de faiblesse, plutôt une grande envie de continuer « à s'amuser ».
FRANCE-SOIR. - Quels sont les maîtres mots de la rentrée de Dorothée, à la télé ?
DOROTHÉE. - En un mot, c'est plus de folie.
F.-S. Vous voulez dire plus de défoulement, style « on s'envoie des seaux d'eau sur la tête ? ». Plus de délires, mais encore ?
D. - La vie est bien trop triste. Les enfants d'aujourd'hui sont surinformés. Ils savent peut-être mieux que moi les problèmes qui se posent dans le monde. La Chine, les pays de l'Est. Avec « Club Dorothée », ils veulent s'amuser, se changer les idées.
F.-S. Comment savez-vous qu'ils s'amusent ?
D. - Pour le savoir, c'est simple. Nous avons deux méthodes. D'abord la nôtre, qui consiste à nous amuser nous-mêmes. Comme nous sommes cinq animateurs, nous apportons chacun notre folie différente. Simpson-Jones est très chic british, Corbier est plutôt artiste baba (ne dites pas baba, ça va peut-être le vexer). Jacky ressemble bien à son rôle de fou, hyper show-biz, Ariane est l'opposée de moi. Elle fait toujours le contraire, et moi je suis la cheftaine, l'amie. Et puis les enfants correspondent avec nous par courrier, minitel ou téléphone, et je m'efforce de répondre à leur demande.
F.-S. Et les parents dans tout ça ? Ils ne sont pas toujours d'accord. Ils s'opposent entre autres à la violence des dessins animés japonais.
D.- Moi je dis qu'ils devraient regarder plus souvent l'émission pour savoir de quoi ils parlent. Dans les séries que nous choisissons il n'y a pas de violence gratuite. Il n'y a pas mort d'homme. Quand nous avons supprimé « Ken, le survivant », à la demande des parents, les enfants furieux nous ont écrit. Alors nous l'avons reprogrammé.
F.-S. - Avez-vous fait appel à des psychologues pour enfants, des spécialistes qui pourraient « décoder » ?
D. Nous avons réuni une commission qui travaille depuis la rentrée. Nous attendons les résultats.
F.-S.- Dorothée est devenue un trust. Vous produisez vos émissions. Vous faites des disques. Le dernier album s'est vendu à 300.000 exemplaires. Vous éditez un journal qui s'appelle « Club Dorothée » et vous préparez un nouveau spectacle à Bercy, à partir du 6 janvier.
D. Je ne suis que chanteuse au sein de la société A.B. Production. Pour TF1, là, je suis productrice exécutive. Non ce n'est pas un trust ! Et puis, vous savez, il ne me faut pas grand-chose pour être heureuse.
F.-S. Vous arrive-t-il de décompresser après les sept heures d'antenne du mercredi, les « Pas de pitié pour les croissants » du dimanche, et j'en passe ?
D. - Oui. (Du tac au tac). Sur le plateau. L'autre jour, j'ai eu un tel fou rire que mon maquillage coulait. Nous sommes une vraie famille. Après le plateau, il nous arrive d'aller dîner tous ensemble pour se raconter notre vie.
F.-S. - Et votre vie, c'est quoi ?
D. - C'est la télé et rien d'autre. Je ne sors jamais. Je ne fais pas de sport. Finalement, la télé, c'est une drogue.
Recueilli par Catherine DELMAS
DOROTHEE DEUX FOIS MERE NOEL
Dorothée, as-tu du cœur ? Oui, répond la demoiselle, qui va lancer, à Noël, deux opérations, l'une en faveur de la Guadeloupe, l'autre pour les enfants malades ou hospitalisés. Pour aider à la reconstruction des écoles endommagées de la Guadeloupe, le Club Dorothée s'associe au ministère des P.T.T., qui lance, le 29 novembre, l'opération « Écrivez au père Noël », avec des cartes postales en vente pour 10 F dans tous les bureaux de poste. « Tout l'argent ira à la Guadeloupe », assure Dorothée. Deuxième initiative : « On pense à toi. » Du 20 au 27 décembre, le message partira avec des dizaines de milliers de Jouets dans les hôpitaux où
des enfants seront contraints de passer Noël. « C'est vraiment une opération entre nous, le Club Dorothée, les sponsors et les hôpitaux, pour les enfants, dit l'animatrice. Pour cette raison, nous n'avons jamais voulu faire de publicité à ce sujet... »
La fée du PAF s’explique

Le nouvel observateur – 14 décembre 1989
« Ce sont les enfants qui font les émissions. Quand ils n'aiment pas, je supprime », dit Dorothée, qui règne sur les après-midis télévisuels de nos gosses. Les critiques des adultes ? Ce ne sont pas eux qui font l'Audimat.
Ségolène Royal pourrait lever une croisade. Elle a sans doute derrière elle toutes les mamans trop occupées qui ne se sentent pas très rassurées de voir le petit aussi souvent affalé, sourd et muet, devant les extraterrestres de la télé. Ce député qui ressemble à une rayonnante mère de famille vient de signer un pamphlet, « le Ras-le-bol des bébés zappeurs » (1), où elle part en guerre contre le PAF tout entier, mais surtout contre les marchands d'images qui ont massacré Gros Nounours, égorgé "la Belle au Bois dormant" et zigouillé « Zebulon ». « Les enfants, accuse-t-elle, ça ne coûte pas cher et ça peut rapporter gros. »
Principale accusée, la chouchou des enfants, Dorothée, la blonde demoiselle qui fait venir à elle plus d'un écolier sur deux chaque jour au moment du goûter. Elle ne leur « débiterait qu'une « boudinerie américano-japonaise », faite de « monstres répugnants, dessins animés nullissimes et pitreries affligeantes ». Les programmes de télé seraient souvent nuisibles aux enfants et ils ne leur donneraient pas la part de rêve et de tendresse à laquelle ils ont droit. L'accusée Dorothée est dans le box. Elle va s'expliquer. Mais avant de la laisser parler, deux mots sur son empire.
Ses fans ont moins de 12 ans : le matin à l'heure des tartines, le soir au goûter, le mercredi quand on s'ennuie et le dimanche à l'heure de la messe, dix-huit heures par semaine, Dorothée leur ouvre sur TF1 son « Club », où « c'est toujours l'été ». Dans le sillage de cette turbowoman, dont les yeux bruns ne pétillent pas vraiment, longiligne encore et toujours, 11 millions de disques, des shows Paris-province, un magazine, des albums, des jeux et des cassettes, des sponsors et des publicitaires. Cette année, le fabricant de jouets Bandai a prévu de vendre un million de héros sortis du dessin animé le plus regardé de l'année, "les Chevaliers du Zodiaque », une exclusivité Dorothée. Dans son sillage encore, une entreprise, AB Productions, qui l'a découverte au temps où elle chantait de vieilles chansons de chez nous et qui l'a propulsée au firmament télévisuel. AB Productions est aujourd'hui « producteur exécutif » des émissions pour la jeunesse de TF1. La maison compte déjà 170 salariés, sans compter les collaborateurs occasionnels, et 17 000 mètres carrés de locaux et studios à la Plaine Saint-Denis. « On a démarré à 800 à l'heure », dit Jean-Luc Azoulay, un des deux big boss de cette entreprise, et « on n'aime pas faire les choses à moitié ». On ne rencontre pas Dorothée sans son big boss. Il était là, elle parlait, il ajoutait. A propos du livre-pamphlet où elle est malmenée, elle a seulement commenté que « c'est mal de dire aux gens ce qu'ils doivent penser ».
- Le Nouvel Observateur. - Vous, la chouchou des enfants, n'êtes-vous pas un peu la bête noire des parents ?
- Dorothée. Je ne comprends pas... De qui ? Peut-être d'un petit noyau de gens, de quelques journalistes qui ne m'aiment pas... Mais pour le reste, ce n'est pas ce que me disent les 10.000 lettres que je reçois chaque semaine. Dès que vous avez du succès, vous vous faites attaquer.
- N.O. - Trois quarts ou plus de dessins animés japonais dans votre programme, n'est-ce pas un peu beaucoup ?
- Dorothée. Je me fais attraper par les enfants parce qu'il n'y a pas assez de dessins animés. Il y a de tout dans nos émissions. Prenez le mercredi après-midi en ce moment : sur trois heures vingt minutes de programmes, ils ont quatre-vingts minutes de séries de dessins animés, le reste, c'est un feuilleton, de la fiction française, des jeux, de l'animation et vingt minutes de publicité. La pub est un mal nécessaire : c'est elle qui paie. Sur l'ensemble de nos programmes, nous avons 40% de programmes européens et 30% de japonais. Le reste, c'est notre animation sur le plateau.
- N.O.- Acheter des droits de diffusion, ça coûte moins cher que produire soi-même. Les Japonais sont-ils les seuls à savoir faire des dessins animés ?
- Dorothée. Nous payons vingt ans de retard de fabrication du dessin animé et nous sommes dans la même situation que pour les téléviseurs et les magnétoscopes : nous ne savons plus les fabriquer. Nous n'avons pas d'animateurs, de coloristes, d'auteurs. On repart à zéro. En Espagne et en Angleterre, et nulle part ailleurs en Europe, on trouve bien quelques petites unités de production, qui peuvent fournir des animations de trois minutes mais certainement pas des séries de 52 épisodes. Depuis deux ans, chez AB Productions, nous avons mis en place des équipes de dessinateurs et d'auteurs français et nous commençons à en avoir les premiers résultats, comme « Rahan » ou « Pif et Hercule ». Mais pour l'instant seuls les Japonais savent faire en une semaine un épisode d'une demi-heure.
- N.O. - Du bon marché bas de gamme, ces séries japonaises ? Certains rappellent que chez Walt Disney une seconde d'image, c'était vingt-quatre dessins par seconde, contre cinq ou six dans les dessins animés japonais d'aujourd'hui...
- Dorothée. - Bien sûr, les vieux Disney, disons jusqu'à « Bernard et Bianca », c'était autre chose, mais ils mettaient quatre ans pour faire un film. Aujourd'hui, c'est au Japon, chez TMS, que Disney fait fabriquer ses séries. C'est là-bas que l'on trouve les gens du métier qui peuvent satisfaire la demande.
- N.O. - Les enfants aiment-ils la violence de ces dessins animés ? La violence, c'est un procès qu'on vous fait en permanence.
- Dorothée. - Nous n'avons jamais eu d'attaques crédibles venant de médecins ou de psychologues. Il ne faut pas confondre l'action et la violence. Un robot qui explose sous un canon laser traumatise-t-il plus un enfant que la mère de Bambi mourant sous les coups de feu du chasseur ou que le Petit Poucet abandonné par ses parents ? Les Japonais ne sont pas des sous-développés, ils font très attention à leur jeunesse et élaborent leurs scénarios avec des psychologues. La violence de leurs séries n'est pas réaliste. « Les Chevaliers du Zodiaque », en tête de tous les scores d'audience, est une aventure épique qui mélange diverses mythologies. Et les animations qui coupent ces dessins rééquilibrent le tout. Ils évitent à l'enfant de rester dans un univers totalement onirique. On désamorce la tension toutes les dix ou douze minutes. C'est ce que m'ont dit des psychologues que j'ai consultés.
- N.O. - Lesquels ?
- Dorothée. - Je ne peux pas vous le dire.
- N.O. - Les petits Japonais ne sont pas les petits Français. La vie n'est pas faite que de bagarres entre surhommes.
- Dorothée. - Nous sommes plus proches des Japonais que des Américains. Nous sommes sur la même longueur d'ondes qu'eux, voyez nos chansons toujours numéro un chez eux. Leur jeunesse est simplement en avance sur la nôtre. Une série comme « Candy » était épuisée au Japon quand elle a commencé à avoir du succès chez nous. Aujourd'hui les gamines nous la redemandent.
- N.O. - Des parents ont protesté parce qu'un dessin animé de votre programme, Ken le survivant, était vraiment trop violent et beaucoup d'enfants le disaient. Vous l'avez retiré et remis à l'antenne après avoir organisé en direct un référendum.
- Dorothée. - Faux. Quelques parents avaient râlé et, c'est vrai, on trouvait ça un peu agressif. On l'a déprogrammé, mais les enfants ont envoyé tellement de lettres de protestation que j'ai organisé pendant une semaine une vraie consultation avec lettres, lignes de téléphone et courrier. Plus de 90% des enfants ont dit : « On en veut. » On l'a reprogrammé après avoir coupé les images les plus agressives.
- N.O.- Votre seul baromètre, ce sont les enfants ?
- Dorothée. - Mon seul critère, c'est mon public. Ce sont les enfants qui font les émissions. Quand ils n'aiment pas, je supprime la série.
- N.O.- Carrément ?
- Dorothée. Nous avions essayé de faire une petite rubrique sur la BD en invitant des auteurs. Ça n'a pas marché, l'audience a chuté de 9 à 6 points. J'ai tenu un an. Même chose avec une rubrique de livres où je présentais des classiques en tous genres, de « Rackham le Rouge » à Pagnol. Les enfants m'écrivaient en me disant : « Les livres, ça suffit. On n'est pas à l'école. » Le bide. Au bout de six ou sept mois, j'ai transformé cette rubrique en jeu, « le Livre d'or ». Ils doivent trouver de quel bouquin sort une phrase et ça marche. Nous sommes là pour nous amuser, pas pour faire l'école.
- N.O. - Alors, chez les petits comme chez les grands, pas de pitié pour les audiences moyennes, pour ce qui plaît aux uns et pas aux autres ?
- Dorothée. Ceux qui critiquent la course à l'audience critiquent le respect du public. L'idéal, ce serait une télé qui ressemble à un kiosque à journaux et qu'il y en ait pour tout le monde et pour tous les goûts. Mais je crois quand même que le public jeune est plutôt uniforme.
- N.O.-On vous reproche aussi d'être à la fois juge et partie, en étant à la fois animatrice, responsable des programmes jeunesse pour TF1 et chanteuse chez AB Productions.
- Dorothée. - Sur le plateau, j'anime. Ensuite, je lis mon courrier et je sais ce que veulent les enfants et pas le chef que je n'ai pas. Alors je vais me voir directement dans mon bureau.
- N.O. - Vous l'avez vraiment jeté à la poubelle en direct, le précédent livre de Ségolène Royal, où il était déjà un peu question de vous ?
- Dorothée. C'était dans « Pas de pitié pour les croissants », deux de notre bande, Corbier et Ariane, déguisés en clochards, vidaient une poubelle en énumérant les objets hétéroclites qu'ils en sortaient. Et dans leur pêche, ils ont sorti et annoncé « un livre de Ségolène Royal "...
Propos recueillis par ANNE FOHR
(1) Editions Robert Laffont.
Dorothée en liberté

L’Alsace TV Hebdo – 24 décembre 1989
L’Est Républicain – 23 décembre 1989
L'hiver voit la grande offensive Dorothée. Non contente d'être présente dans son Club Dorothée-Noël, le temps des vacances, elle prépare son retour sur scène à Bercy, rien de moins, dès le 6 janvier. Avant de repartir sur les routes en tournée jusqu'au printemps...
Elle débarque en trombe dans son bureau de TF1, à la Tour Montparnasse, lance un bonjour à la cantonade, allume une cigarette, s'excuse pour son retard - embouteillage oblige et puis, devant un café noir, se confie. Responsable de l'unité jeunesse de la Une, Dorothée, 36 ans et dix ans de chanson depuis l'album Dorothée au pays des chansons, vit toujours à cent-à-l ‘heure, entre le siège de TF1 et les bureaux d'AB-Productions, à la Plaine-St-Denis ou « Do » règne sur ses troupes.
- Comment passez-vous les fêtes de Noël ?
- Dorothée : Tout simplement en famille dans la banlieue parisienne où vivent ma mère et mes cousins. Chez nous, c'est Noël à l'anglaise : nous allons d'une maison à l'autre. Autre particularité familiale : tout se passe le 25 et pas le 24.
- Etes-vous sensible aux cadeaux ?
- D. : En fait, je reçois toute l'année des cadeaux : tous ces dessins, ces lettres envoyées au bureau par les enfants. Et puis, je n'aime pas toutes les fêtes à date fixe. Un cadeau, ça doit être réfléchi. Moi, je les fais toujours après les dates officielles.
- Le réveillon, ce n'est pas votre truc ?
- D. : Pas franchement. Avec l'équipe, nous réveillonnons plus tard, en février. Au restaurant, ça étonne toujours les gens autour de nous quand nous nous souhaitons alors une bonne année !
- Pourquoi avoir choisi Bercy pour cette rentrée. N'avez-vous pas peur de paraître toute petite sur ce plateau écrasant ?
- D. : Sur scène au Zénith, où je suis passée deux fois, le chanteur n'est pas un géant... De toute façon, je ne suis jamais grande... En fait, tous les copains me conseillaient Bercy. En outre, ayant assisté aux spectacles de Sardou, de Jeanne Mas ou de Mylène Farmer là-bas, j'ai aperçu des enfants de 5 ans avec leurs parents. Et, visiblement, l'espace ne leur fait pas peur.
- Alors, pourquoi ne pas faire la fête pour eux à Bercy ? L'équipe reste-t-elle fidèle au poste ?
- D. : Toujours ! La bande des Musclés accompagnera les anciennes chansons et les nouvelles, plus rock, de mon dernier album comme Tremblement de terre.
- Sur la pochette de l'album (Abéditions) comme sur l'affiche, vous figurez avec un saxophone. Pourquoi cette soudaine passion pour le sax ?
- D. : Il est beau par la forme et par les sonorités. Papy René s'escrime d'ailleurs à m'apprendre à en tirer quelques notes mais c'est très difficile. A mes yeux, le sax symbolise la vraie musique. Les ordinateurs c'est pas mal mais je préfère de vrais sons.
Pas de danger pour la violence
- Revenons à la télévision. Ne trouvez-vous pas que le feuilleton « Salut les Musclés », les aventures sentimentales de cinq mecs et de leurs nanas, n'est pas tout à fait pour votre jeune public ?
- D. : Je ne vois rien de choquant dans ces aventures. L'important, c'est que les cinq personnages principaux soient justement les Musclés. Les scénaristes n'ont presque pas
changé leur caractère : ils sont sains et solides comme eux. Et ce n'est ni malsain, ni vulgaire. !
- Selon le succès du feuilleton, allez-vous produire d'autres séries ?
- D. : Tout à fait. Nous avons déjà mis en boîte cinq épisodes de trente minutes tirés de la comtesse de Ségur par exemple. Et selon le verdict du public, il y en aura d'autres.
- A2 et FR3 proposent des grilles complémentaires. Est-ce que vous allez dans votre secteur réajuster le tir sur TF1 ?
- D. : Je n'ai jamais travaillé en fonction de la concurrence mais en fonction des goûts des téléspectateurs qui s'expriment abondamment par le courrier et par le Minitel.
- Continuez-vous de faire visionner les dessins animés par des psychologues, notamment pour mesurer l'impact de scènes violentes ?
- D. : Complètement. Il n'y a d'ailleurs pas d'inquiétude à avoir. Souvent les adultes regardent certains dessins animés, comme ceux des Japonais, avec un regard de grande personne. Pourtant, les enfants sont moins impressionnés par ces dessins que par la réalité violente montrée quotidiennement dans les journaux télévisés.
- Visiblement, le journal « Dorothée » lancé en septembre se porte bien...
- D. : Ne me demandez pas le tirage, je suis fâchée avec les chiffres. Mais ça marche. Outre les rubriques habituelles, nous venons d'intégrer deux BD inédites : Chick Bill, de Tibet et Z comme Zorglub, de Franquin, mon auteur de chevet.
- A force de vivre pour les enfants, n'avez-vous pas des envies de maternité ?
- D. : Si, mais rien n'est encore arrêté. Même si j'ai l'air de travailler tout le temps, j'ai une vie privée. Mais, timide et en définitive un peu secrète, je la garde pour moi...
Propos recueillis par François Cardinali
DO EN PERE NOEL
Outre son opération en faveur de la Guadeloupe, « Ecrivez au Père Noël » des cartes d'une valeur de dix francs étant vendu au profit de l'île sinistrée - Dorothée a lancé pour les fêtes une autre opération : « On pense à toi ». Elle raconte : « C'est la quatrième année que nous organisons cette opération avec nos sponsors marchands de jouets. Grâce à eux, jusqu'au 27 décembre, des dizaines de milliers de jouets iront dans les hôpitaux pour les enfants qui sont contraints d'y passer Noël. L'an dernier, nous avions distribué ainsi 100 000 jouets. » Et Corbier pourrait bien jouer cette fois le Père Noël volant et seconder Dorothée.
Comptes pour enfants – Le monopole Dorothée

L’Humanité Dimanche – 24 décembre 1989
Matin et soir, avant et après l'école, le mercredi dans son club, elle est partout. Madame la responsable des programmes pour la jeunesse bétonne sur TF1. Elle chante, elle présente, elle édite, elle joue à l'actrice. Rien ne lui échappe. Le marché du loisir enfantin est considérable...
DOROTHEE l'affirme « Mais si ! les Japonais font de jolies choses ! La dernière fois que je me suis rendue là-bas, j'y ai vu une fort belle série. C'était un travail pour Walt Disney. Mais tout cela est une question d'argent : ces deux épisodes de cinquante-deux minutes coûtaient aussi cher que les 52 épisodes de vingt-six minutes que nous leur achetons ! »
Nous certifions que nous n'avons fait subir aucune violence à Dorothée : ça a dû lui échapper ! Elle fut d'ailleurs sauvée, non par le gong, mais par le projectionniste de TFI qui lança la machine. Une production, AB Productions comme de juste, avec les Musclés dans les rôles vedettes. La quasi-totalité des quinze heures hebdomadaires sont achetées par TF1 à cette maison, fondée en 1977, qui a absorbé en 1982 CD-Productions, filiale de Polygram.
Depuis que Dorothée est responsable des programmes pour la jeunesse sur TFI, AB Productions - son adresse professionnelle dans le « Guide du showbiz 1985 - est devenu son fournisseur presque exclusif. Cela ne l'empêche pas de nous assurer : « Je suis totalement indépendante par rapport à AB Productions. Quand j'ai besoin d'une émission, je la leur commande. »
Indépendante ? C'est la stricte vérité : Dorothée n'apparaît jamais, même sous son vrai nom, comme actionnaire, ni dans cette société ni dans la SFC (Société financière et commerciale) qui édite l'hebdomadaire « Club Dorothée », cité huit fois en une seule matinée d'émission.
Dorothée la responsable des programmes, Dorothée la présentatrice de TFI, Dorothée l'actrice, qui apparaît maintenant dans la série japonaise Giraya, Dorothée la chanteuse, dont AB Productions organise le futur spectacle à Bercy, doit recevoir de substantiels cachets, payés par... AB Productions, vous l'avez deviné!
Cette maison vend chaque année près de 500 heures de programmes – non comprises les 240 heures de « Dorothée vacances » - à la responsable des émissions pour la jeunesse, pour 125.000 francs chacune. Laquelle perçoit sans doute, à ce titre, des émoluments non négligeables. Tout cela donne un budget qui doit flirter avec le milliard et demi de centimes. Qui dit dépenses dit recettes, donc publicité. Les jeunes téléspectateurs représenteraient, selon diverses études, directement ou en « influence d'achats », 15% des dépenses des ménages. Est-ce une coïncidence si les séries et les jeux que l'on peut voir au cours des émissions sous le label Dorothée ont quasiment tous un rapport avec ce que l'on va voir quelques instants plus tard... dans les spots publicitaires ? Est-ce un hasard si les charmants poneys avec qui l'on joue pendant quelques minutes vont caracoler quelques secondes plus tard dans les grands espaces de « TF1 publicité » ?
Bref, pour certains, les enfants, c'est mieux que le loto. Ça ne coûte vraiment pas cher et ça rapporte gros. Très gros même.
Claude Picant
PROMESSES EN BETON
« Notre ambition est de faire appel aux auteurs français. Ils savent raconter de jolies histoires aux enfants qui, tout en étant à vertu éducative, sont extrêmement distractives (...). Il est facile de faire une programmation pour enfants : il existe des kilomètres de dessins animés, notamment en Extrême-Orient, très violents pour la plupart. Telle n'est pas notre intention (...). Des psychologues, des éducateurs, des sociologues ainsi qu'un conseil de jeunes assureront la qualité de la programmation enfantine. »
Måles propos. Tenus devant la CNCL par Francis Bouygues, au moment de l'attribution de TF1. Dorothée en rit encore.
Coquins de sponsors !

L’évènement du jeudi – 28 décembre 1989
A l'automne 1987, les concepteurs de la maison Roux-Séguéla, chargés par Matignon de la campagne pour le « oui au référendum sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, furent un jour visités par le génie du marketing politique : « Les règlements en cours, observèrent-ils, interdisent toute diffusion de spots politiques le vendredi qui précède le vote. En revanche, ils n'interdisent pas de se montrer rusé. Pourquoi ne pas imaginer la séquence que nous financerons, discrètement, avec le budget de la campagne ? Dans son émission de TF1, Sabatier fait un direct avec Nouméa. On y voit des chanteurs locaux, Canaques et caldoches mélangés, qu'on interviewe ensuite et qui, sans jamais prononcer le mot de "référendum", sans rien proférer de politique, se répandent sur la douceur de vivre aujourd'hui dans l'archipel. Ce projet n'eut qu'une longévité réduite. Sitôt informé, Matignon y mit le holà. De surcroît, le sponsoring, pardon, le parrainage politique d'émissions est totalement prohibé. N'empêche ! L'anecdote est éclairante en ce qu'elle dévoile des capacités d'astuce des publicitaires sur le sujet. En ce qu'elle révèle aussi des désirs qui pourraient s'éveiller chez des « parrains » (1) bien conseillés, de plus en plus nombreux au reste à exercer leur loi et leur pouvoir sur le petit écran.
Légalisé par un texte de décembre 1987, le sponsoring - souvent, selon de doctes études, plus efficace, voire meilleur marché que la pub traditionnelle - a aujourd'hui droit de cité plein et entier à la télévision française. Moins sur les chaînes publiques où il demeure soumis à une réglementation tatillonne que sur les commerciales où il peut s'ébattre beaucoup plus librement. Sur la Une (seules les speakerines et les journaux et magazines de la rédaction y sont réglementairement insponsorisables), le produit du parrainage représente à lui tout seul le montant des bénéfices de l'entreprise : 350 millions de francs environ. Autant dire que, dans l'esprit de l'équipe Bouygues, il est assez peu question de restreindre cette pratique. A cet égard, on tient du côté des publicitaires le décomplexant discours que voici : « La légalisation du parrainage d'émissions a moralisé ce marché. Avant du temps de la clandestinité ou de la semi-tolérance, c'était le règne, pas totalement révolu d'ailleurs, de la combine la plus minable: l'animateur d'un jeu citant à la sauvette le nom d'une compagnie d'aviation, histoire de récolter quelques billets pour ses neveux et nièces, le présentateur d'une émission de variétés contraint d'inviter le président d'une chambre patronale qui a refilé une enveloppe en douce pour l'émission mais qui se révèle infichu d'aligner trois phrases audibles, etc. Désormais, toute contribution d'un annonceur industriel ou commercial au financement d'une émission fait l'objet d'un contrat particulièrement détaillé et minutieux. Rien n'est laissé au hasard. D'ailleurs, dans la pratique, si vous saviez le temps passé à trouver la phrase ou le slogan le plus juste et que le présentateur devra glisser au moment le plus opportun ! »
Premier chantre de ce discours, Jean-Marc Frantz, patron de Communication et Programme, une filiale de Roux-Séguéla, « leader », comme on dit, dans son secteur de « partenariat d'émissions de télé », ajoute : « Il faut abandonner les idées simplistes. Ce n'est pas parce qu'un annonceur met beaucoup d'argent sur la table qu'il va parrainer une émission. Ce n'est pas non plus parce qu'il met beaucoup d'argent sur la table qu'il va la parrainer comme il l'entend. Nous collaborons avec pour définir la forme de sponsoring plus efficace et surtout qui "colle" mieux avec l'image de l'émission, sans lui nuire, sans la déformer, sans obliger ses auteurs à des contorsions et sans qu'il entre non plus des enchères entre les sponsors. Faire sponsoriser "Thalassa" par un conserveur de thon ? Bonjour les arêtes ! » Exemples types, en revanche, de parrainages estimés réussis dans la profession : Dunlopillo pour « Super sexy », ou les fromages Kiri chez Dorothée.
« Rien ne se fait sans l'accord du producteur et de l'animateur, renchérit Arielle Renouf, de TF1 Publicité. On croit parfois dans la presse ou dans l'opinion que les émissions se font parce qu'elles ont trouvé un parrain. C'est faux. On remplirait la tour Montparnasse rien qu'avec des projets d'émissions déposés par les sponsors et qui ne se sont pas faits : ils étaient irréalisables. Les chaînes lancent les émissions qu'elles ont envie de lancer. Les sponsors suivent. En revanche, il peut arriver qu'une émission à faible audience, pas très bien fichue, soit condamnée si, en outre, elle n'a pas déniché de parrain. »
Indolore, le sponsoring ? Créatif même, jure Jean-Marc Frantz, pas peu fier d'avoir fait parrainer par sa société, Communication et Programme donc, « Les nuls » sur Canal Plus, ainsi que l'an dernier, mais sur TF1, la série d'interviews de Marguerite Duras. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes sponsorisables si, de temps à autre pourtant, ne se produisait ici et là une bavure.
Ce fut le cas fin juin sur TF1 lors d'une grande émission à prétention écologiste (« La Terre perd la boule ») financée pour 1,5 million de francs par Rhône-Poulenc dont les dirigeants, au montage, obtinrent la suppression de quelques remarques fielleuses à leur encontre proférées par des invités au débat final. Là se situe le nerf de l'histoire. « On a tort de trop insister sur ces bavures qui restent rares et très limitées, estime un autre spécialiste du sponsoring. Ces petits écarts ne sont rien en regard d'autres manquements, beaucoup plus sérieux, eux. Tout le monde sait bien qu'il y a dans chaque chaîne de télévision des journalistes qui se font balader à longueur de temps et aux quatre coins de la planète par de grosses firmes, à charge tacite pour eux d'en rajouter sur les mérites de ces entreprises à l'antenne, et de ne pas trop s'appesantir sur les conflits qui pourraient y survenir. »
Certes, mais excuse-t-on le délit par le crime ?
Difficile en tout cas d'estimer qu'un constructeur automobile consente à investir plusieurs centaines de millions de centimes ans une émission qui pourrait lui causer du tracas... Les chaînes n'entendent pas laisser ces griefs sans réponse. Elles produisent des tonnes d'études qui vous démontrent par A plus B que les téléspectateurs, eux, ne voient aucun inconvénient à ces pratiques. Surtout, elles font valoir que le sponsoring constitue un apport quasiment culturel. Prenons le cas du nouveau magazine scientifique des frères Bogdanov, « Futur's » (sur TF1), financé pour plus de 60% de son gros budget par quelques robustes sponsors (CGE, Alcatel, Aérospatiale, etc.), lesquels, d'autre part, alimentent aussi l'émission en documents filmés.
Plaidoyer de la régie de pub de la Une : « A la vérité, c'est plus de la coproduction que du parrainage. Mais quoi, avec de tels partenaires, "Futur's" est totalement au cœur de son sujet et de ses ambitions. » Et ses parrains donc !
A ce régime, l'ambiguïté est reine. Co- marraine des émissions de Sabatier, la maison de disques Carrère ne s'éloigne pas non plus beaucoup de ses objectifs commerciaux lorsque défilent sur le plateau du charmant Patrick les chanteurs de son écurie. Précision utile : sur les chaînes commerciales, la réglementation n'impose pas la mention du nom des sponsors au générique. Il y a plus. On l'a vu, à la télé, le parrainage n'est plus affaire de dilettante ou de magouilleur au petit pied. Professionnels en diable, des publicitaires s'y sont fait les dents et n'entendent pas s'en tenir là. Simples conseillers initialement, ils accèdent peu à peu au statut de concepteurs d'émission qu'ils pourraient même désormais proposer directement aux annonceurs avant de se retourner vers les chaînes. On aboutirait, en ce cas, à une situation inversée, la télévision s'adaptant aux parrains, et non plus l'inverse. Déjà, Jean-Marc Frantz assure avoir fait réaliser des séries de fiction totalement sponsorisées, sans toutefois préciser lesquelles. Et de plaider : « Qu'y a-t-il de grave à cela ? Après tout, les Chevaliers du ciel étaient parrainés par l'armée de l'air. Tout est affaire de travail bien fait. Qu'y a-t-il de condamnable à dire que le héros de telle série est ingénieur dans telle boîte d'informatique, ou médecin dans telle entreprise ? Un héros de série a nécessairement un métier. »
Détail piquant : TF1 tient en ses murs le contre-exemple parfait de ses rassurantes théories. Producteurs de l'estimable « Club de l'enjeu »>, François de Closets, Emmanuel de La Taille et Alain Weiller ont toujours refusé que cette émission soit sponsorisée. Preuve sans doute que d'aussi éminents connaisseurs des arcanes du business savent aussi quels appétits y rôdent...
Patrice LESTROHAN
(1) Préconisé par la CNCL, le terme de « parraineur » n'a pas survécu à ses inventeurs.
Légende : Les fromages Kiri ont choisi le Club Dorothée, un exemple de sponsoring que l’ensemble de la profession publicitaire s’accorde à trouver adéquat et réussi. Preuve que le parrainage est une bon fromage !
Dorothée : « Je ne déplais pas à tout le monde »

Le guide des spectacles – 1989
« Violence, indigence, omniprésence », accusent certains. Elle rétorque « médisance » et, à Bercy, attend 150 000 copains.
« ZUT, zut et... zut ! », crie-t-elle avant, aussitôt, de se justifier : « Excusez-moi, mais il faut que j’explose : cela dissipe les angoisses. » Sur quoi, elle allume sa troisième cigarette consécutive, gesticule à qui mieux mieux, puis brocarde son producteur : « Un peu d'humour, ça ne fait pas de mal, non ?» Pas de doute, malgré le jaune flambant de sa combinaison, Dorothée, façon Fignon, aborde fiévreusement sur l'immense plateau de Bercy sa course contre la montre.
Pas seulement parce que les récentes polémiques au sujet de ses émissions l'ont agressée. Pas uniquement à cause de la fameuse pression d'un public déjà fébrile (plus de 110 000 places louées et on espère en vendre 40 000 de mieux !).
Mais aussi et d'abord parce que ses propres défis l’impressionnent : « Bercy, je croyais que c'était grand. En fait, c'est énorme. Et, comme par hasard, c'est l'endroit que j'ai choisi pour faire mes vrais débuts de... rockeuse. Cette fois, à part les Musclés qui joueront leurs propres tubes si les petits copains le leur demandent, je n'aurai aucun comparse, ni Jacky, ni les autres. J'abats la carte concert et, croyez-moi, il faut s'accrocher. »
Pourtant, quand on lui suggère qu'elle en fait peut-être un peu trop, sa réaction est immédiate : « J’ai des horaires foldingues, d'accord, mais au bilan je ne travaille pas plus qu'une ouvrière d'usine. J'ai seulement la formidable chance de gagner ma vie en m'amusant et, visiblement, de ne pas déplaire à tout le monde. » Et ceux qui la détestent, telle cette députée qui vient de la pourfendre dans un livre-pamphlet intitulé : « le Ras-le-bol des bébés zappeurs ».
« Chat écorché comme tous les artistes, je souffre de leurs critiques et viens d'ailleurs de constituer un comité de psychologues destiné à analyser le contenu de mes programmes. Mais, dans le cas présent, je crains que l'auteur ait surtout voulu soigner sa propre publicité. » Qu'est-ce qui, alors, fait courir Dorothée ? L’argent ?
« J'en gagne beaucoup moins qu'on le croit. En tout cas, même s'il me sert à m'offrir de beaux restaurants, un bel appartement et un 4 x 4 tout rose, il ne m'a pas changée, ni ne me fascine. »
La politique ? « J’ai horreur de ça. » La gloire ? « Dans ma vie, il y a quelque chose de beaucoup plus important que la télé les gens. » L'inaptitude au bonheur sentimental ? « Je suis du signe du Cancer et, dans l'astrologie chinoise, du Serpent. Ce sont des signes de famille. Un enfant ? Bien sûr que j'en ai envie, mais je n'y suis pas vraiment prête dans ma tête. Le jour où je le serai, j'arrêterai tout pour m'occuper de lui ! »
Alain Morel
Palais omnisports Paris-Bercy. Du 6 au 21 janvier.
Location : 43.46.12.21.
Dossier – Ségolène Royal et Dorothée (4 articles)
Des hauts et débats (24 heures Lausanne – 20 novembre 1989)
Ségolène Royal accuse dans un violent réquisitoire, Le ras-le-bol des bébés zappeurs, télé-massacre : l'overdose (Ed. Laffont). La députée fustige la violence infligée à nos chères petites têtes, mitraille les dessins animés japonais, passe au bazooka les séries américaines et descend en flammes les publicitaires qui aguichent en démolissant l'image de la femme. Ségolène en veut tout particulièrement à la fée Dorothée qui passe un sale quart d'heure. La copine des enfants est accusée de conclure des opérations juteuses grâce à la maison AB Productions qui sous-traite ses émissions, disques, cassettes, etc. TF1 vient de se faire rappeler à l'ordre par la Commission de surveillance de l'audiovisuel. Dorothée va-t-elle être envoyée au coin ?
Cécile Lecoultre
Ségolène Royal : ras le bol ! (Télé 7 jours – 2 décembre 1989)
ELLE PUBLIE UN NOUVEAU LIVRE « LE RAS-LE-BOL DES BEBES ZAPPEURS » CHEZ ROBERT
LAFFONT POUR DENONCER LA VIOLENCE DES PROGRAMMES POUR ENFANTS ET ADOLESCENTS SUR TOUTES LES CHAÎNES. NOTRE INTERVIEW.
- Ségolène Royal pourquoi ce livre et pourquoi ce titre ?
- Ce livre est un pamphlet qui ne se veut pas négatif. J'aime la télévision, mais je ne voudrais pas qu'à force de laisser-aller, la télévision elle-même soit prise pour cible. Je dis dans mon livre que les marchands d'images ont tué le rêve et la tendresse, la générosité et le plaisir.
- Vous mettez en cause les chaînes privées ou les chaînes publiques ?
- Privée ou publique, la télé, pour les enfants, c'est la même chose. Ils passent en moyenne huit cents heures à l'école par an contre 1000 devant la télé. On ne peut pas ne pas en tenir compte.
- Vous êtes particulièrement hostile à la violence, comment se manifeste-t-elle ?
- Je mets en cause les dessins animés japonais. De temps en temps, pourquoi pas ? Mais pas quatre d'affilée. Je dis aussi que le dimanche, on peut voir, au hasard des chaines, 17 téléfilms américains. Cela fait beaucoup de viols et d'assassinats.
- Oui, mais il est impossible d'éliminer toute la violence dans tous les films.
- Sans doute, mais on pourrait faire plus d'information. Je propose, par exemple, qu'avant les films et les téléfilms policiers, on diffuse la liste des délits qu'on va voir avec les peines qu'ils font encourir en France. Il existe une enquête du CNRS datant de 1984, montrant que les violeurs, par exemple, imaginent toujours un scénario avant de passer à l'acte. La télé, avec ses scènes de viol, est une excellente pourvoyeuse d'idées ! Aux Etats-Unis, on a fait l'expérience suivante : on a supprimé la violence des programmes pendant plusieurs semaines. La violence domestique (coups et blessures, abus sexuels, etc.) a diminué dans le même temps de 35 %.
- Vous mettez aussi en cause la qualité des programmes.
- En ne parlant que d'Audimat, les chaînes prennent une grosse responsabilité. Dire que les enfants sont nombreux à regarder un programme ne signifie pas qu'ils sont heureux. Ce ne sont pourtant pas les émissions de qualité qui manquent, surtout quand on prend la peine de se pencher sur la production européenne. D'autre part, avec 700 000 naissances par an, on voit bien que le public des jeunes enfants se renouvelle rapidement. Pourquoi, si on ne peut pas fabriquer de nouveaux programmes, ne pas rediffuser ceux qui ont fait leur preuve ? « Nounours », le « Théâtre de la jeunesse » de Claude Santelli et bien d'autres. On rediffuse bien « Goldorak ». Il y a aussi des émissions qui passionneraient les jeunes adolescents si elles étaient mieux programmées. « Ushuaia » de Nicolas Hulot, par exemple. Pourquoi ne pas la diffuser plutôt le samedi après-midi ou le dimanche ?
- Pour fabriquer les programmes pour enfants dont vous rêvez, ne faudrait-il pas doter les chaînes d'un budget plus important ?
- Les chaines peuvent parfaitement prélever ce dont elles ont besoin sur les budgets publicitaires : la publicité fait si souvent appel à l'enfant...
- Dans votre livre, vous êtes particulièrement sévère pour les émissions de Dorothée.
- Francis Bouygues, le patron de TFI lui-même, avait promis de « faire appel aux auteurs français qui savent raconter de jolies histoires » et il annonçait que son intention n'était pas de faire « une programmation pour enfants au kilomètre de dessins animés japonais ». Ensuite, la violence dans les dessins animés que présente Dorothée se succède de série en série. « Muscleman » fait l'apologie du meurtre, « Namu » montre une machine à transformer les garçons en filles : on voit un enfant mort d'effroi à mesure qu'il lui pousse des seins. Et puis il y a la niaiserie des gags. Les enfants méritent mieux que de voir des animateurs qui reçoivent des chasses d'eau sur la tête ! Cette accumulation de sottises et de violence est une manière de voler leur enfance aux enfants.
Carole SANDREL
Ségolène Royal s’en va-t’en guerre contre la télé (Télé A à Z – 25 novembre 1989)
Nouveau livre sur un thème qui, lui, n'est pas tout neuf: celui de Ségolène Royal sur la « violence » et la « médiocrité » des programmes pour enfants, intitulé: « Le ras-le-bol des bébés zappeurs » Dorothée ? Elle joue la carte de la violence dans ses programmations, et elle ne joue vraiment pas celle de l'intelligence dans son émission. Tout cela par facilité, nous a dit l'auteur, (par ailleurs député P.S. des Deux-Sèvres) et par absence de réelle ambition.
L'interpellée en l'occurrence Dorothée, n'a pas voulu polémiquer Elle s'est contentée de faire savoir qu'elle ne souhaitait pas parler de « ce genre de livre » et donc, par voie de conséquence, lui faire de la pub. En tout cas, Le ras-le-bol des bébés-zappeurs a demandé une année d'enquête à son auteur, une année qui l'a amenée à la conclusion que, décidément, c'était vraiment très dur d'être un jeune téléspectateur en 1989
« Je suis une passionnée de télévision, nous a-t-elle confié, et j'ai été très choquée d'apprendre que 70% des gens se plaignaient du fait qu'on ne tient pas compte de leur goût et que l'on raisonne, à la télé, en termes de moyenne. »
Pour Ségolène Royal, mère de trois enfants (5, 4, et 2 ans), le problème de l'adaptation de l'outil télévision se pose aussi pour les enfants.
Mille heures par an
«Dans les programmes de télé pour les enfants, dit-elle encore, il n'est question que de surhommes pour les garçons et de gourdes ou de prostituées pour les filles. A cela j'ajouterai le déferlement des dessins animés violents, et par voie de conséquence le nombre de plus en plus fréquents de cauchemars chez les plus jeunes. D'ailleurs, il n'y a pas que les programmes pour enfants. (Bien qu'ils passent en moyenne mille heures par an devant la télé contre 800 heures à l'école). Il y a aussi le problème du prime-time dès lors qu'il semble établi qu'un enfant sur deux âgés de dix ans regarde la télé en prime-time (première partie de soirée) »
Et ces programmes-là, il est vrai, ne sont pas toujours d'une douceur exquise ou d'une subtile délicatesse. Mais qu'y peut-on ? Les parents ont peut-être aussi leur mot à dire. Accuser la télé bouc-émissaire est peut-être un peu trop facile.
« Je ne dis pas que la télé ne doit jamais programmer des dessins animés empreints de violence, ou des films durs. Je dis simplement qu'elle ne doit pas le faire à tout bout de champ précise Ségolène Royal. Je ne prône pas l'interdiction, mais l'instauration d'un code, d'une déontologie. D'ailleurs, il n'y a vraiment rien d'humiliant à revendiquer la défense de valeurs morales. »
Informer, informer, informer
Propositions ? « Il faut informer, informer encore, dit Ségolène Royal. Je voudrais que les chaînes se responsabilisent davantage, en prévenant vraiment le téléspectateur de ce qu'elles proposent. »
A bon entendeur.
P.M.
Télé-Massacre (Télé Pro – 12 décembre 1989)
Lundi à l’« Ecran témoin » de la RTBF, il sera question une nouvelle fois de la violence à la télévision. Parmi les invités de Françoise Van de Moortel, il y aura Ségolène Royal, qui brandit contre la télé des marchands sans scrupules l'étendard de la révolte.
« Vous avez massacré Gros Nounours, égorgé la Belle au bois dormant, zigouille Zebulon et Ivanohé fait figure de héros écolo, tandis que le Chicago des « Incorruptibles » (la série la plus violente il y a dix ans) s'apparente à une paisible ville de province. Plus sérieusement, je vous accuse de tuer tous les jours le rêve et la tendresse, la générosité, la gratuité et le plaisir. »
Elle y va fort, Ségolène Royal, quand elle entreprend de fustiger les marchands d'images dans un petit livre combatif, publié chez Robert Laffont et intitulé « le Ras-le-bol des bébés zappeurs ».
Députée française, énarque, diplômée de Sciences-Po, Ségolène Royal apparaît bien solitaire dans la campagne qu'elle a entreprise contre les excès du paysage audiovisuel. Comme elle le reconnaît elle-même, la classe politique a accueilli son combat avec une indifférence polie. Il est vrai, écrit-elle, que ceux qui sont censés régenter l'audiovisuel ne sont pas des téléspectateurs très assidus. Ils ont d'autres chats à fouetter ! Quant aux intellectuels, ils considèrent généralement la télé comme un sous-produit culturel auquel ils ne s'intéressent que modérément, sauf quand il s'agit de s'y montrer ! Alors, ce sont les marchands d'images qui règnent en maîtres dans un espace déserté par les décideurs et les penseurs. Des marchands qui, par définition, n'ont d'autre préoccupation que la rentabilité économique et d'autre référence que les taux d'audience.
Or, dans cette course effrénée à l'audimat qu'a provoquée la dérégulation du paysage audiovisuel, il apparaît que la violence et le sexe sont, comme on dit, particulièrement porteurs. En France, la Cinq a démontré que le cinéma érotique proposé à 20.30 était une bénédiction. Il a fallu une intervention du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel pour ramener à la raison la chaîne du duo infernal Hersant-Berlusconi. Encore ce Conseil est-il allé un peu loin en interdisant aux heures de grande écoute tous les films interdits aux moins de treize ans. Une mesure excessive et qui plus est injuste, puisqu'elle épargne les téléfilms, souvent plus violents et plus « épicés » que les œuvres cinématographiques.
Voilà qui montre bien qu'en cette matière, il n'est pas facile de fixer des règles raisonnables. Entre le laxisme des partisans d'une liberté totale et le rigorisme des ligues de vertu, il faut trouver un juste milieu, et ce n'est pas aisé. Ségolène Royal en est consciente quand elle note que la lutte de ceux qui réclament une télévision de qualité a souvent été discréditée par ces militants encombrants que sont les défenseurs intégristes de l'ordre moral. Il en faut plus, cependant, pour qu'elle se résigne à baisser les bras, particulièrement en ce qui concerne la défense de ces téléspectateurs si fragiles que sont les enfants.
Des enfants que la télévision récompense bien mal de leur assiduité – un enfant européen passe autant de temps devant la télévision qu'à l'école ! - en leur servant des sous-produits japonais d'une extrême violence et d'une affligeante médiocrité. Dorothée est évidemment une des cibles privilégiées de Ségolène Royal, mais au-delà de cette star controversée, elle s'attaque avec vigueur à tous ces marchands d'images qui n'ont pour leurs clients téléspectateurs ni considération ni respect. Le tout est de savoir s'il est encore possible de chasser les marchands du temple et qui doit s'en charger. Le débat de « l'Ecran témoin » nous apportera peut-être sur cette question quelques éléments de réponse.
Jacques BODEUX













